
Franchir le seuil, puis tenir la maison
Cet article est le sixième volet de notre série, « Scènes de Vente : le guide stratégique des lieux de diffusion pour l’artiste ».
Dans nos précédents épisodes, nous avons consolidé votre socle d’indépendance (atelier, site web, réseaux sociaux, salons). Vous avez vendu par vous-même. Maintenant parlons d’un autre monde, plus ou moins compris : celui des galeries, ce monde qui vous donne accès à la cotation et une véritable carrière. Pour beaucoup d’artistes, il manque une pierre à l’édifice : la reconnaissance institutionnelle et la frappe internationale. Pour cela, il faut un tiers de confiance qui valide votre travail aux yeux du monde. Ce tiers, c’est la galerie d’art.
La relation artiste-galerie est souvent fantasmée par ceux qui n’y sont pas, et peut être subie par ceux qui y sont. Pour le néophyte, c’est une forteresse imprenable. Pour l’artiste confirmé, cela peut devenir une prison dorée ou une relation frustrante où l’on se sent « stocké » et oublié. Et bien sûr il y a ceux pour qui ça se passe bien. Fort heureusement.
Cet article a une double ambition. D’abord, expliquer aux artistes émergents comment distinguer les bons partenaires des pièges toxiques et comment décrocher cette première exposition. Ensuite, et c’est tout aussi crucial, expliquer aux artistes déjà représentés comment piloter cette relation. Car signer un contrat n’est pas une fin, c’est le début d’un travail de gestion complexe. Comment gérer plusieurs galeries sans créer de guerre des prix ? Comment exiger de la transparence ? Quand faut-il partir ?
Une galerie n’est ni un patron, ni un mécène. C’est un partenaire commercial. Voici comment gérer ce partenariat, de la conquête à la gestion de carrière. C’est donc une relation entre deux personnes qui travaillent et qui peut aussi déboucher sur amitié.
LA CONQUÊTE (pour l’artiste en recherche)
Avant d’envoyer le moindre dossier, vous devez savoir à qui vous vous adressez. Il existe trois grandes catégories de galeries (bon… quatre voire cinq mais nous n’aborderons pas le cas des galeries les plus puissantes), et elles ne servent pas les mêmes objectifs.
1. Typologie : savoir où mettre les pieds
- La galerie commerciale (le volume) : souvent situées dans les lieux touristiques ou les quartiers chics. Elles vendent de l’art « plaisir », accessible.
- Intérêt : un excellent chiffre d’affaires potentiel.
- Limite : elles construisent rarement une cote institutionnelle ou critique.
- La galerie prescriptrice (la carrière) : c’est la « tête chercheuse ». Elle participe aux foires d’art contemporain, invite des critiques, publie des catalogues. Elle ne cherche pas seulement à vendre, elle cherche à inscrire ses artistes dans l’histoire.
- Intérêt : La légitimation, l’augmentation de la valeur de votre signature.
- Limite : L’entrée y est très sélective et le démarrage financier peut être plus lent.
- Le piège absolu : le « loueur de murs ». Ce ne sont pas des galeries, ce sont des prestataires de services. Ils vous demandent de payer pour exposer (loyer au mètre, frais d’accrochage). Fuyez. Exposer chez eux n’apporte aucune légitimité et envoie un signal désastreux aux professionnels. Surtout ne venez pas dans une vraie galerie en disant que vous payez pour exposer, c’est éliminatoire. Une vraie galerie gagne de l’argent quand vous en gagnez (commission), pas avant.
2. La stratégie d’approche : la séduction chirurgicale
Les galeries reçoivent des dizaines de dossiers par semaine. 99% finissent à la poubelle car ils sont envoyés au hasard.
- Le ciblage : n’envoyez rien avant d’avoir étudié la « ligne » de la galerie. Votre travail est-il cohérent avec leur écurie ? Ciblez 3 ou 4 galeries maximum qui correspondent vraiment à votre univers.
- L’approche progressive : ne débarquez pas avec votre portfolio sous le bras en plein vernissage. Abonnez-vous à leur infolettre, allez aux vernissages, intéressez-vous à eux avant de parler de vous.
- L’envoi : une fois le contact établi, envoyez votre dossier d’artiste (celui de la série « Signature »). Votre message doit être : « Je suis votre travail, ma démarche résonne avec votre ligne pour telle raison. Voici mon dossier. » Le galeriste ne cherche pas un génie à sauver, il cherche un partenaire fiable.
LE CONTRAT ET LES BASES (pour tous)
C’est le socle commun. Que vous soyez débutant ou star, les règles du jeu économique sont les mêmes.
La règle du 50/50 : pourquoi c’est juste (si le travail est fait). La galerie prend 50% sur la vente (hors taxes). Cela semble énorme à l’artiste qui paie ses matériaux. Mais ces 50% paient le loyer en centre-ville, le personnel, la communication, les vernissages, et surtout le temps passé à convaincre les collectionneurs. Si la galerie fait ce travail, le 50/50 est justifié.
L’exclusivité : le piège à éviter Ne signez jamais une exclusivité mondiale dès le départ. C’est un suicide commercial. Personnellement je n’ai jamais aimé l’exclusivité, je me souviens de nombre de discussions avec certains artistes qui se sentaient vraiment bloqué dans leur développement, qu’il soit national ou international. Vous comprenez donc que je suis contre, mais je comprends tout à fait un galeriste qui souhaite protéger sa trouvaille, ne souhaite pas avoir de concurrence sur le même artiste. ET il faut être honnête, une multiplication de galeristes peut être néfaste pour l’artiste si la gestion de certains d’entre eux est mauvaise.
- Exclusivité territoriale : c’est la « norme ». Vous donnez l’exclusivité à la galerie sur sa ville ou sa région.
- Exclusivité d’œuvres : vous consignez des œuvres spécifiques à la galerie.
- Liberté de l’atelier : gardez toujours votre liberté de vendre en direct (atelier/site web) à vos propres clients, en respectant scrupuleusement les prix galerie.
LE PILOTAGE (pour l’artiste représenté)
Vous êtes en galerie. Bravo. Mais c’est là que le vrai travail commence. Beaucoup d’artistes se plaignent que leur galerie « ne fait rien ». Parfois c’est vrai, mais souvent, c’est parce que l’artiste a cessé d’alimenter la relation. Une galerie n’est pas une garderie, c’est un moteur qui a besoin de carburant. Ne pas nourrir la relation est aussi de votre responsabilité.
1. Nourrir la bête : la gestion de l’inventaire. Un galeriste a 15 ou 20 artistes à défendre. Pour qu’il pense à vous quand un collectionneur entre, vous devez être « top of mind ».
- L’actualité : envoyez régulièrement (tous les 2 mois) des nouvelles : une nouvelle série, une belle photo d’atelier, une revue de presse. Donnez-lui de la matière pour son Instagram et ses clients.
- La rotation : une œuvre qui ne s’est pas vendue en 6 mois à la galerie est une œuvre « morte » pour le lieu. Proposez de la reprendre et d’en apporter une nouvelle. La nouveauté stimule la vente.
2. Exiger la transparence : le droit de savoir. Vous n’êtes pas un employé, vous êtes le fournisseur. Vous avez le droit (et le devoir) d’exiger de la rigueur.
- Qui achète ? Quand une œuvre est vendue, la galerie garde souvent le contact client jalousement. C’est son fonds de commerce. Cependant, vous devez savoir où va l’œuvre (quelle ville, quel type de collection). C’est crucial pour votre traçabilité (le catalogue raisonné).
- Le paiement : les délais de paiement doivent être clairs. « 30 jours après paiement du client final » est la norme. Si la galerie vous doit de l’argent depuis des mois alors que l’œuvre est vendue, c’est un signal d’alerte grave (problème de trésorerie de la galerie, escroquerie).
3. La stratégie multi-galeries : l’art de la diplomatie. L’objectif d’un artiste confirmé est d’avoir plusieurs galeries (une à Paris, une à Bruxelles, une à New York). C’est ce qui assoit la cote. Mais cela demande une gestion diplomatique fine voire une stratégie commune. A ne pas oublier : certaines galeries servent de rampe de lancement pour atteindre des galerie d’un « niveau » supérieur.
- La cohérence des prix : c’est la règle d’or absolue. Une œuvre de même format doit être au même prix à New York, à Paris et sur votre site web (hors taxes et frais de port). Si un collectionneur voit des prix différents, votre cote s’effondre. C’est à vous, l’artiste, d’être le gardien de cette cohérence.
- La protection des territoires : Si votre galerie parisienne a l’exclusivité sur la France, vous devez impérativement lui renvoyer tout contact français, même si l’œuvre souhaitée est stockée dans votre atelier.
- Le critère décisif : ce n’est pas l’endroit où se trouve l’œuvre qui compte, c’est d’où vient le client. Si ce collectionneur vous contacte parce qu’il a vu votre travail promu par la galerie (sur une foire, dans leur catalogue), la vente leur revient moralement et souvent contractuellement.
- La négociation possible (commission d’apporteur d’affaires) : Si l’œuvre est à l’atelier, que vous gérez vous-même la logistique, l’emballage et l’expédition, vous pouvez légitimement négocier une commission réduite avec la galerie (par exemple 20% ou 30% au lieu de 50%). La galerie est rémunérée pour son rôle d’apporteur d’affaires, et vous êtes rémunéré pour la gestion logistique. C’est un compromis gagnant-gagnant qui maintient la confiance.
- Et si un acheteur (qui vous a repéré autrement que par la galerie) vient d’un autre pays : cela dépends de votre contrat (territorialité de l’exclusivité). Si exclusivité mondiale, vous vous en doutez, la réponse est claire. Si l’exclusivité est nationale, c’est différent. Vous pouvez vendre. Mais… Cela pourrait entacher la relation avec le galeriste.
4. Le divorce : quand partir ? Une relation galerie-artiste a des cycles. Il faut savoir partir quand :
- La confiance est rompue (retards de paiement chroniques, œuvres abîmées non signalées).
- La galerie ne progresse pas aussi vite que vous (vous faites des musées, elle reste locale).
- Le « stockage » remplace l’exposition. Si vos œuvres sont dans la réserve depuis plus d’un an sans être montrées, peut être vaut-il mieux songer à les récupérer.
Du demandeur au partenaire
Pour le débutant, l’enjeu est de se rendre visible et professionnel pour être choisi. Pour l’artiste confirmé, l’enjeu est de passer du statut de « poulain » à celui de partenaire stratégique.
Dans les deux cas, la clé est la lucidité. La galerie est un outil puissant de légitimation et de diffusion, mais elle ne fera jamais tout le travail à votre place. C’est en gardant la main sur votre production, votre communication (série précédente) et votre stratégie globale que vous formerez avec votre galeriste un duo gagnant.
Une fois ce partenariat scellé, une nouvelle porte s’ouvre, celle du marché international et des événements les plus prestigieux du monde. C’est le sujet de notre prochain article : les foires internationales, le sommet du marché primaire.
Passer à l’action demande méthode et outils. C’est pourquoi les clés pour approcher les galeries, décrypter les contrats et gérer la multi-représentation, détaillées dans cet article, sont au cœur de nos futurs kits professionnels. Ces accélérateurs, conçus pour les artistes débutants comme confirmés, fourniront des ressources concrètes pour structurer votre communication et piloter votre carrière.
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