
Cet article est le quatrième volet de notre série, « Scènes de Vente ». Son but est de disséquer chaque « terrain de jeu » où une œuvre peut être vendue.
Après avoir bâti vos fondations – votre souveraineté physique à l’atelier (1/10), votre souveraineté numérique sur votre site web (2/10), et votre puissance relationnelle sur les réseaux sociaux (3/10) – il est temps d’aborder les « scènes » que vous ne contrôlez pas. Celles où vous n’êtes plus l’hôte, mais un invité. Parfois un invité payant.
Je parle bien sûr des grandes plateformes de vente en ligne, les « places de marché » de l’art : Artsy, Saatchi Art, Artmajeur, Singulart, et tant d’autres. Elles sont capitales mais ils faut aussi savoir être prudent : se contenter de s’inscrire, de créer votre compte et y mettre des œuvres ne suffit pas du tout. Il y a tout un travail à faire.
Pour l’artiste qui cherche la visibilité, ces sites agissent comme des miroirs aux alouettes. Ils promettent un trafic mondial, des millions de visiteurs, l’accès à des collectionneurs que vous ne toucheriez jamais seul. C’est l’illusion de la loterie : « je n’ai qu’à mettre mes œuvres en ligne, et un collectionneur de New York va tomber dessus et l’acheter ». La réalité, comme toujours, est infiniment plus complexe.
S’inscrire sur ces plateformes n’est pas une stratégie en soi. C’est, au mieux, une tactique d’acquisition qui doit être menée avec une lucidité chirurgicale. Car la visibilité qu’elles offrent a un coût, et ce coût n’est pas seulement la commission (souvent exorbitante). Le coût réel, c’est votre image, votre temps, et surtout, votre souveraineté.
Cet article n’est ni un réquisitoire contre ces plateformes, ni une apologie. C’est une analyse de risque stratégique. Comment y opérer sans y perdre votre marge, votre temps, et surtout, votre âme d’artiste. Etre présent sur ces plateformes peut être très utile, à condition de comprendre les règles du jeu et de les prendre comme un instrument de travail sérieux, à alimenter, développer.
La proposition de valeur (l’appât) : pourquoi ces plateformes vous attirent-elles ?
Il faut être honnête, la promesse est séduisante. Ces entreprises lèvent des millions d’euros et les dépensent en marketing et en référencement (SEO).
- 1. Le trafic massif et international. C’est leur argument numéro un. Elles dépensent des fortunes pour apparaître en tête des recherches Google (« acheter art contemporain », « peinture abstraite moderne »…). Elles vous offrent un accès instantané à un public international que vous mettriez dix ans à construire seul.
- 2. La puissance de la « place de marché ». Elles attirent des acheteurs qui sont déjà en mode « transactionnel ». Le visiteur qui vient sur Saatchi Art a sa carte bleue à la main. Il est là pour acheter, pas seulement pour flâner.
- 3. Le tiers de confiance (la réassurance). C’est un point crucial, surtout pour le néophyte digital. Acheter une œuvre à 3000€ à un artiste inconnu sur son site personnel peut être anxiogène. Passer par une plateforme reconnue le rassure : le paiement est sécurisé, la livraison est gérée, il y a un service client en cas de litige. La plateforme agit comme un intermédiaire qui lève les freins à l’achat.
- 4. La simplicité technique. Mettre en ligne des œuvres sur Artmajeur est souvent plus simple et rapide que de gérer sa propre boutique sur son site web. C’est une solution « clé en main » pour ceux qui redoutent la technique.
Sur le papier, la proposition semble imbattable. Mais elle cache des coûts stratégiques bien plus élevés que la simple commission.
Le coût réel : ce que vous cédez en échange de la visibilité
C’est ici qu’il faut être « piquant ». La visibilité promise se paie cher.
- 1. La commission : une galerie sans les services d’une galerie. Les commissions sont élevées, allant de 15% (rare) à 50% (fréquent), soit l’équivalent d’une galerie physique. Mais pour ce prix, avez-vous les mêmes services ? Avez-vous un vernissage ? Un curateur qui écrit un texte de fond sur votre travail ? Un galeriste qui défend votre cote et votre carrière sur le long terme ? Non. Vous payez le prix d’un service « premium » pour une simple mise en relation transactionnelle.
- 2. La perte de souveraineté : le client n’est pas votre client. C’est le danger le plus grave, le point de non-retour. Lorsque vous faites une vente sur une plateforme, le client appartient à la plateforme. C’est elle qui possède son nom, son courriel, son historique d’achat. Il est contractuellement interdit pour vous de tenter de le contacter en dehors du système. Vous ne pouvez pas lui envoyer votre infolettre, ni l’inviter à vos portes ouvertes. Vous n’avez pas créé un collectionneur, vous avez fait une vente pour « Saatchi Art ». Vous avez nourri la base de données d’un tiers avec votre propre travail. C’est une perte stratégique sèche.
- 3. La dilution de votre image : vous êtes un produit parmi d’autres. C’est le poison lent. Sur votre site web, vous êtes un univers. Sur une plateforme, vous êtes une vignette. Votre peinture à 5000€, fruit de six mois de recherche, est présentée exactement de la même manière que la reproduction d’un coucher de soleil à 100€ vendue par un amateur. C’est la standardisation totale. L’acheteur est encouragé à « filtrer par prix », « filtrer par couleur », « filtrer par format ». Votre œuvre n’est plus un propos artistique, elle est un produit (un « SKU », ou unité de gestion de stock) qui doit rentrer dans des cases. Cette proximité permanente avec des œuvres de qualité inégale tire inévitablement votre image vers le bas.
- 4. La dépendance à l’algorithme : le « hamster dans la roue ». Ne croyez pas qu’il suffit de mettre vos œuvres en ligne. C’est là que le piège se referme. Pour être « visible » sur ces plateformes, vous devez plaire à leur algorithme. Cela signifie : vous connecter souvent, mettre en ligne de nouvelles œuvres en permanence (ce qui est l’antithèse d’une production artistique réfléchie), et parfois même… payer. De nombreuses plateformes proposent des abonnements « premium » pour être mis en avant. Vous êtes donc doublement payeur : par votre commission, et par votre abonnement pour avoir le droit d’être vu. Vous devez sans cesse « nourrir la bête ».
La stratégie de l’artiste : comment utiliser les plateformes sans être leur esclave
Face à ce constat, faut-il les boycotter ? Pas du tout. Bien gérées, elles sont aussi un instrument de développement économique. Un stratège n’est pas un idéologue. Un stratège utilise tous les outils à sa disposition, mais avec lucidité. Si vous décidez d’y aller, vous devez y aller avec des règles de fer.
Règle n°1 : votre site web d’abord (Article 2/10). Toujours. Votre priorité absolue doit être votre propre site. C’est votre scène souveraine. Les plateformes ne doivent être que des satellites, des portes d’entrée vers votre univers.
Règle n°2 : la segmentation de l’offre. Ne leur donnez pas tous vos chefs-d’œuvre. Ne mettez jamais toutes vos pièces maîtresses, les plus importantes de votre démarche, sur ces plateformes. Ces œuvres sont réservées à votre atelier, à votre site, ou à vos galeries. Ce que vous pouvez mettre sur les plateformes, ce sont vos « portes d’entrée » :
- Vos éditions limitées.
- Vos œuvres sur papier.
- Des petits formats. De cette façon, vous utilisez leur trafic pour vendre des pièces qui financent votre création, sans « brûler » vos œuvres les plus importantes dans un contexte dévalorisant.
Règle n°3 : la parité des prix (ou la « prime à la souveraineté »). Règle d’or : ne vendez jamais une œuvre moins chère sur une plateforme que sur votre propre site. C’est suicidaire. Vous apprendriez à vos clients que votre propre site est le plus cher. Voici deux stratégies :
- la stratégie de base. La parité absolue. Le prix est le même partout.
- la stratégie avancée. Augmentez le prix sur la plateforme pour y inclure (totalement ou en partie) leur commission. Votre œuvre à 1000€ sur votre site sera à 1300€ sur la plateforme. C’est une manière juste de faire payer au client le « service de réassurance » offert par la plateforme, et cela rend votre propre site (où vous maîtrisez la relation) instantanément plus attractif.
Règle n°4 : la stratégie de migration (le « cheval de Troie »). C’est le point le plus important. Vous avez fait une vente sur la plateforme ? Bravo. Votre seul et unique objectif doit maintenant être de récupérer ce client. La plateforme vous interdit de le contacter par courriel ? Qu’à cela ne tienne. Dans le colis : glissez un mot de remerciement manuscrit (une touche humaine que la plateforme ne peut pas offrir). Sur ce mot, ajoutez votre carte de visite, l’adresse de votre site web, et une invitation personnelle : « Pour découvrir les coulisses de mon travail et être invité(e) en avant-première à mes prochains projets, n’hésitez pas à vous inscrire à mon infolettre sur mon site [adresse du site]. » C’est un acte de résistance stratégique. Vous avez utilisé l’argent de la plateforme pour acquérir un client, et vous le migrez ensuite dans votre écosystème souverain.
Les plateformes de vente en ligne ne sont ni vos amies, ni vos ennemies. Ce sont des partenaires commerciaux opportunistes. Elles ne sont pas là pour vous aider à construire votre carrière, elles sont là pour construire la leur en utilisant votre travail.
Y aller en pensant avoir trouvé un raccourci vers le succès, c’est se préparer à la désillusion. Y aller avec une stratégie de segmentation claire, une politique de prix rigoureuse et un plan pour « récupérer » vos clients, c’est agir en artiste stratège.
Ces plateformes peuvent être un canal d’acquisition utile pour financer votre base économique. Mais elles ne remplaceront jamais le travail de fond : construire votre propre nom, votre propre site, et votre propre relation avec ceux qui aiment votre art.
Après avoir exploré ces scènes virtuelles, notre prochain article (5/10) reviendra au terrain physique, mais cette fois sur le « marché officieux » le plus important : les salons grand public et les marchés d’art.
Passer à l’action demande méthode et outils. C’est pourquoi les stratégies pour naviguer les plateformes de vente en ligne, détaillées dans cet article, sont au cœur de nos futurs kits professionnels. Ces accélérateurs, conçus pour les artistes débutants comme confirmés, fourniront des ressources concrètes pour structurer votre communication et piloter leur carrière.
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