
Dans le paysage complexe du marché de l’art, il existe un acteur puissant, souvent fantasmé mais rarement approché avec méthode par les artistes : l’entreprise. Loin des circuits traditionnels, l’acheteur « corporate » représente un potentiel de développement immense. Il est le géant endormi du marché, un débouché crédible, solvable et à la recherche de sens.
Pourtant, une barrière invisible semble persister. Au cours de ma carrière de consultant en ingénierie culturelle, j’ai souvent constaté que nombre d’artistes ne prêtaient pas assez d’importance à la question de la vente en entreprise : la méconnaissance des mécanismes et des arguments crée un manque à gagner colossal.
Lors de notre dernier article(6/8), nous traitions de la question de l’acheteur décorateur. Cet article, septième volet de notre série sur la cartographie de l’acheteur d’art, est conçu pour briser cette barrière. C’est une feuille de route complète, destinée aux artistes ambitieux qui souhaitent comprendre et conquérir ce marché, en se concentrant sur le segment le plus accessible et le plus réactif: celui des TPE et PME.
Pourquoi l’achat d’art en entreprise est un marché si négligé
Il est crucial de distinguer deux réalités. D’un côté, les grands groupes, avec leurs comités de sélection et leurs processus longs. De l’autre, le tissu immense et dynamique des petites et moyennes entreprises (TPE-PME). Ce second marché représente la véritable opportunité pour la majorité des artistes : le dirigeant est souvent le seul décisionnaire, le circuit est court, et la volonté de soutenir l’écosystème créatif local est un puissant levier. Pourtant, ce marché reste négligé, à la fois par les artistes qui n’osent pas l’approcher et par les dirigeants qui méconnaissent les bénéfices de l’opération.
L’arsenal de l’artiste-consultant : les arguments qui transforment une dépense en investissement
J’ai souvent constaté que la décision finale d’achat se fait lorsque la maîtrise d’un argumentaire stratégique qui mêle l’émotionnel (l’image), le rationnel (la fiscalité) et le financier (l’actif) est travaillée et donc plus efficace. Ces trois axes sont primordiaux et l’image peut même suffire quand l’acquéreur est réceptif à l’art
- L’argument de l’image et de la communication (l’accroche émotionnelle et stratégique). Une œuvre d’art est un outil de communication extraordinairement puissant.
- En externe : elle devient un marqueur identitaire fort. Elle communique silencieusement les valeurs de l’entreprise : la modernité, l’audace, la créativité, le soutien à la culture.
- En interne (RH et RSE) : l’art améliore la qualité de vie au travail. Il stimule la créativité et peut devenir une source de fierté, s’inscrivant parfaitement dans une démarche de Responsabilité Sociétale des Entreprises (RSE).
- Les arguments fiscaux : transformer le coût en opportunité. C’est souvent ici que la discussion bascule. Vous devez maîtriser deux mécanismes distincts.
- Pour l’acquisition : le levier du mécénat d’entreprise. C’est l’argument le plus connu, basé sur l’article 238 bis AB du CGI.
- Le mécanisme : toute entreprise assujettie à l’impôt peut acquérir une œuvre originale d’un artiste vivant et déduire le prix d’acquisition de son résultat imposable.
- Comment ça marche ? La déduction se fait par fractions égales sur cinq ans. Pour une œuvre de 10 000€, l’entreprise déduira 2 000€ de son résultat chaque année pendant cinq ans. Avec un taux d’IS à 25%, le gain fiscal total est de 2 500€. Le coût réel de l’œuvre pour l’entreprise n’est plus que de 7 500€.
- L’obligation cruciale : l’entreprise doit exposer l’œuvre dans un lieu accessible aux salariés ou au public pendant ces cinq ans.
- Pour l’usage : l’alternative flexible du leasing (Location avec Option d’Achat) C’est le second argument fiscal, moins connu mais très puissant.
- Le principe : l’entreprise ne devient pas propriétaire mais loue l’œuvre pour une durée déterminée (13 à 48 mois), avec la possibilité de l’acheter à la fin pour une valeur résiduelle.
- L’avantage fiscal : les loyers versés sont considérés comme des charges de décoration et sont 100% déductibles du résultat imposable, sans les plafonds du mécénat. C’est une option qui préserve la trésorerie de l’entreprise.
- Pour l’acquisition : le levier du mécénat d’entreprise. C’est l’argument le plus connu, basé sur l’article 238 bis AB du CGI.
- L’argument patrimonial (pour l’artiste coté) : l’art comme actif financier. Cet argument s’ajoute aux précédents lorsque votre travail bénéficie d’une reconnaissance sur le marché. Avant de le présenter, il faut répondre à une question clé : une entreprise peut-elle revendre une œuvre ? Oui, absolument. Une œuvre d’art est un actif de l’entreprise. Si elle a été acquise via le mécénat, elle peut être revendue librement après la période de 5 ans (si elle est vendue avant, les avantages fiscaux doivent être remboursés). La plus-value est imposable, mais le potentiel de gain existe. L’impact sur votre argumentaire est considérable. Cela vous permet de construire un pitch en trois temps : L’Émotion (image) : « Cette œuvre incarne les valeurs de votre entreprise… « Le Rationnel (Fiscalité) : « De plus, cette acquisition est une opération fiscalement intelligente qui en réduit le coût réel… « Le Financier (Actif) : « Enfin, en choisissant une de mes œuvres, dont la cote est établie et croissante sur le marché (prouvée par des résultats en ventes aux enchères), vous n’investissez pas à fonds perdus. Vous acquérez un actif tangible qui a un potentiel d’appréciation dans le temps. » Cet argument final est décisif : il rassure le dirigeant en lui montrant que son « coup de cœur » est aussi une décision financièrement saine.
La démarche de l’artiste : comment approcher et vendre aux TPE-PME
Connaître les arguments ne suffit pas. Il faut une méthode pour les présenter au bon interlocuteur.
- Le ciblage : votre cible prioritaire, le dirigeant de PME. Oubliez les directeurs de la communication de grands groupes. Votre cible n°1 est le dirigeant de la PME de votre territoire. C’est lui qui prend la décision, souvent sur un coup de cœur, s’il est convaincu par la pertinence du projet.
- L’approche et l’art du pitch. La clé est dans la rencontre et le réseau local. Lors d’un échange, votre pitch doit être parfaitement rodé, en combinant les arguments : commencez par le cœur (l’œuvre et son histoire), puis, une fois la connexion établie, introduisez l’argument rationnel de la fiscalité et, si pertinent, celui de l’actif patrimonial. Cette combinaison est redoutablement efficace.
- Si l’approche directe est redoutablement efficace pour les TPE-PME, pénétrer les grands groupes relève d’une autre stratégie. Les processus de décision y sont plus longs, plus complexes, et souvent gérés par des départements spécifiques (communication, mécénat) ou des fondations d’entreprise. C’est dans ce contexte que l’intervention d’un tiers professionnel devient un atout majeur, voire indispensable. Un galeriste ou un agent d’artiste confirmé a déjà des contacts établis à haut niveau et la crédibilité nécessaire pour présenter votre travail à des comités de sélection. Pour ces cibles, votre rôle d’artiste est moins celui d’un commercial direct que celui de fournir à votre agent ou votre galerie les outils (portfolio, argumentaire) pour qu’ils puissent vous représenter efficacement. Cependant, si vous souhaitez tenter l’approche directe seul(e), il faut adopter une démarche de prospection B2B rigoureuse. Cela commence par un travail de recherche approfondi pour identifier le bon interlocuteur via LinkedIn ou votre réseau (directeur/trice de la Communication, du Mécénat ou de la RSE). Ensuite, votre prise de contact ne doit pas être une simple présentation de votre travail, mais une véritable proposition de valeur sur-mesure, montrant que vous avez compris les valeurs et l’actualité de l’entreprise et comment votre art pourrait y répondre. Cette démarche est exigeante, mais une approche ultra-ciblée et professionnelle peut parfois ouvrir des portes inattendues.
Le marché de l’art en entreprise, est un axe de développement rentable et valorisant. En maîtrisant cet argumentaire, vous ne vous contentez pas de chercher un acheteur ; vous vous positionnez comme un partenaire capable d’apporter une valeur tangible à une organisation.
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